UNE AUTRE LECTURE DU "TENKAI-HEN OVERTURE"

 

Les avis sont très partagés concernant le film "Tenkai-Hen Overture", et même parmi les fans de Saint Seiya, certains l'apprécient tandis que d'autres le rejettent. Toutefois on ne peut que lui reconnaître sa profondeur et sa richesse : chaque détail joue un rôle bien particulier, et les sens cachés y sont légion.

SPOIL
Cette étude révélant de nombreux aspects de l'histoire, elle est déconseillée à tous ceux qui n'ont pas encore vu le film.

 

Le contexte de production du film

Shigeyasu Yamauchi, le metteur en scène du film, est un habitué de Saint Seiya puisqu'il a déjà travaillé au même poste pour les films Asgard et Abel et pour les OAV Hadès 1, 9 et 13. Le lyrisme de sa réalisation n'a échappé à personne dans le film Abel ou dans la saga Hadès, mais le film du Tenkai est celui où son style s'est le plus librement exprimé.

A cette époque, Masami Kurumada, le créateur de Saint Seiya, s'était éloigné de la production animée de sa série phare, et pour ce film, il avait uniquement donné les lignes directrices du scénario. Yamauchi, ayant donc carte blanche, a choisi de respecter le fond tout en changeant la forme pour en faire un métrage vraiment différent des autres.
Seulement, le film est un échec commercial. Mécontent de ce résultat, Kurumada exige le départ de Yamauchi, qui sera donc définitivement exclu de la production de Saint Seiya.
Kurumada reproche au réalisateur d'avoir pris trop de libertés par rapport aux lignes directrices imposées (peut-être aurait-il dû s'en inquiéter au cours de la production plutôt qu'à la sortie du film). Le problème, c'est que Yamauchi n'est pas un débutant, et qu'en tant que tel il ne pouvait se contenter de transposer simplement à l'écran ce qu'on lui demandait : il se devait de l'adapter au support cinématographique à l'aide de son savoir-faire. Tout comme Tim Burton avec Batman ou Alfonso Cuarón avec le troisième opus d'Harry Potter, Yamauchi a choisi de réinterpréter l'oeuvre, quitte à s'éloigner de l'esprit originel, mais donnant ainsi lieu à un film plus mature, plus profond, et surtout plus personnel. C'est peut-être ce qui a vraiment dérangé Kurumada, de constater qu'il ne reconnaissait plus son "bébé" (qu'il avait plutôt délaissé, cela dit).
Difficile de donner raison à l'un ou à l'autre, cependant il faut reconnaître une chose. Saint Seiya comprend plus d'une centaine d'épisodes, quatre films, plusieurs dizaines d'OAV et une quantité d'oeuvres dérivées. Les héros ont côtoyé la mort si souvent qu'il est désormais difficile de vibrer avec eux et de s'inquiéter pour leur sort. C'est sans doute pourquoi Yamauchi a décidé d'explorer le héros sous un autre angle : l'essentiel ne se réduit plus aux combats mais aux étapes que Seiya doit traverser pour atteindre un niveau supérieur qui lui permettra de bouleverser l'ordre établi par les dieux.

 


Le détournement des clichés
L'une des marques de fabrique de Yamauchi est sa manière d'exploiter les "clichés" propres à une oeuvre, sachant qu'il y en a de nombreux dans Saint Seiya. Plutôt que de les reproduire ou pire, les renier, le réalisateur s'est amusé à les détourner.



- Le premier et le plus courant des clichés, c'est la capture ou la mise en danger d'Athéna dès le début de l'aventure : "il faut sauver la princesse" est même un cliché universel. Dans le Tenkai-Hen Overture, Saori se rend à la Fontaine de la Rédemption où elle doit verser son sang afin d'offrir un répit aux humains, et ce jusqu'à ce que mort s'en suive. Dans le fond nous sommes donc dans le schéma habituel. Dans la forme en revanche, le réalisateur semble avoir pris un malin plaisir à présenter les choses différemment : Athéna se rend d'elle-même à la Fontaine, elle accomplit son sacrifice sans montrer la moindre souffrance ni difficulté, et au final elle ne sera pas sauvée par Seiya, c'est elle qui sauvera le jeune homme. La scène où elle le porte dans les bras comme s'il n'était pas plus lourd qu'un enfant illustre bien ce renversement de situation.



- On assiste également au premier combat durant lequel Shun et Ikki se battent ensemble contre leur adversaire. En dehors de quelques secondes de lutte commune contre Bud dans la série Asgard, les deux frères n'avaient jamais eu l'honneur de combattre côte à côte, Shun étant toujours réduit au rôle du frère en détresse et Ikki à celui du sauveur. Certes, le Chevalier Phénix fait ici son habituelle entrée en fanfare, mais les similitudes s'arrêtent là.



- Par ailleurs, il est habituel de voir Shiryû s'écrouler le torse à l'air, mais cette scène arrive généralement après une séquence de combat. Ici on découvre Shiryû directement dans cette position, comme si tout ce qui précédait n'avait pas besoin d'être vu car facilement déductible. Ce n'est pas faux.



- Enfin, il était de coutume dans les finals des films de voir Seiya menacer le dieu maléfique avec la flèche d'or du Sagittaire. Ici nous assistons à la scène inverse : c'est Artémis qui menace d'une flèche d'or Athéna. Par ailleurs, aucun dieu ne mourra puisque Tôma s'interposera. On ignore même si l'ange périt.

 

L'OMNIPRESENCE DES FORCES ELEMENTAIRES

La première chose que l'on remarque à la vision du film c'est l'importance des éléments, et ce dans presque toutes les scènes.

 

L'eau

C'est un élément calme qui peut aussi se changer en raz-de-marée. Le premier combat se passe dans un lieu inondé et Seiya y est calme comme l'eau, ayant atteint la paix et ne parvenant plus à la quitter. La présence de l'eau ira en s'accroissant durant tout le film, au fur et à mesure de l'éveil du Chevalier.

Par ailleurs, cet élément est la matérialisation de la compassion d'Athéna : de même que son sacrifice et ses actes répandent leur influence tout autour d'elle, l'eau de la Fontaine, mêlée au sang de la déesse, s'écoule dans tout le Sanctuaire pour en imprégner chaque personne. Par ce biais, Athéna devient omniprésente. N'est-ce pas le propre d'un vrai dieu ?

  

 

Le feu

Ikki va faire apparaître l'élément feu, agressif et violent, mais aussi symbole de vie et de renouveau. Plus précisément, il représente ici le flambeau passé de l'ancienne génération (les Chevaliers d'Or) à la nouvelle (les Chevaliers de Bronze).

 

La glace

A ce stade de l'histoire, tout peut se cristalliser pour ne plus jamais bouger, ou la glace peut se briser pour que l'aventure continue. C'est Hyôga qui apporte cet élément, pourtant il en sera victime durant l'affrontement.

 

Le sable

Ses compagnons inconscients suite à leur combat contre les Anges, Seiya se retrouve seul, et le décor qu'il traverse est à l'image de sa solitude : désertique. Cependant on découvrira qu'il peut compter sur quelqu'un d'autre que ses amis, même si on est en droit de se demander si Marin vient pour son disciple ou pour son frère. Peut-être un peu pour les deux.

 

La pierre

Lorsque la fin approche, les affrontements ne se déroulent plus en plein air mais à l'intérieur du Sanctuaire d'Artémis, là où tout n'est que pierre froide, à l'image du coeur des dieux.

 





A propos de la transformation du Sanctuaire.
Nous l'avons constaté à plusieurs reprises par le passé, les domaines des dieux sont étroitement liés à la vie de leur maître. Lorsque Poséidon se réincarne, le Sanctuaire sous-marin jusque-là en ruines reprend forme. Quand Hadès meurt, l'Elysion s'écroule. Le Sanctuaire d'Athéna n'échappe pas à la règle : lorsque la déesse lègue son autorité à Artémis, son domaine change d'apparence. Nous remarquons même à l'horizon de larges cratères qui évoquent la lune, symbole de la soeur d'Athéna.

 

Le ciel

Le final se déroule au sommet du nouveau Sanctuaire. C'est le dernier degré de l'escalade, au-delà se trouve sans doute l'Olympe. Le lieu est à ciel ouvert, cependant la lune semble si basse et si grande qu'elle fait office de plafond, quatre piliers au milieu de l'esplanade complétant l'illusion d'enfermement. D'ailleurs, la lune est tellement énorme qu'elle ressemble à la Terre, concurrençant le pouvoir d'Athéna et détruisant par la même occasion tout repère (où est le haut, où est le bas ?).
Lorsque Artémis invoquera son pouvoir, le ciel bleu deviendra sombre comme en pleine nuit, et il ne retrouvera sa clarté qu'à l'assaut final entre Seiya et Tôma. Enfin, lorsque Apollon interviendra, le ciel changera encore de couleur pour devenir rougeoyant. Un ciel à la merci des dieux, que certains hommes parviennent tout de même à influer au prix d'ultimes efforts.

 

Le fait de donner une telle importance aux décors pourrait passer une simple démarche esthétique, mais il y a un autre objectif. Le sujet principal du film étant l'affrontement entre les hommes et les dieux, la participation des éléments est là pour prouver que le ciel, la terre, l'eau, bref chaque composant de l'univers va être bouleversé par les changements qui s'annoncent.

 

LE ROLE DES PERSONNAGES

Il existe parmi les personnages ou groupes de personnages une échelle implicite allant du plus humain au plus divin, et la présence de chacun est toujours justifiée, tout intervenant inutile à l'histoire ayant d'ailleurs été exclu (Seika, Kiki, Nachi, etc.). Il en va de même pour les combats. C'est sans aucun doute une première dans Saint Seiya, mais ici chaque affrontement a un rôle dans la continuité de l'histoire, alors qu'ils sont d'habitude là uniquement pour occuper chacun des héros. Cela explique qu'ils soient moins nombreux que d'habitude.

L'échelle que nous pouvons établir est la suivante, allant du plus humain (mais aussi plus faible) au plus divin (et donc plus inhumain) :
- le groupe Shaina, Jabu et Ichi,
- les Chevaliers d'Or,
- le groupe Shun/Ikki et Shiryû/Hyôga,
- Seiya,
- Saori/Athéna,
- Tôma d'Ikaros,
- Artémis,
- les Anges,
- Apollon.
Parmi ces dix personnages ou groupes, seuls quatre (Seiya, Saori, Tôma, Artémis) jouent un rôle continu dans le film, les autres n'ont d'utilité que durant un seul combat.
Quant à Marin, elle ne peut être intégrée à l'échelle car elle constitue un personnage définitivement à part, dont la nature même reste un mystère. Elle ne prend pas vraiment part aux combats, tout en ayant un rôle essentiel dans l'histoire.

 

Le groupe Shaina, Jabu et Ichi

Ils sont un échantillon représentatif de ce qu'est l'être humain : des qualités et des défauts. Ils furent tous au moins une fois en conflit avec les héros par le passé, mais lors de la bataille contre Artémis ils agissent pour le bien de leur ami et de l'humanité, même si les apparences sont trompeuses. En effet face à Seiya ils donnent l'impression d'être de simples exécutants de la nouvelle déesse du Sanctuaire, cependant leur objectif est de sortir le héros de sa léthargie. Lorsque Shaina le projette au fond d'une crevasse, Jabu et Ichi, pourtant censés en vouloir à sa vie, sont surpris par la violence de l'attaque. La femme chevalier a bien compris que Seiya doit à tout prix se réveiller, quitte à être secoué. Elle ira jusqu'à l'envoyer au plus profond de la défaite pour lui permettre d'émerger de nouveau. Ce n'est qu'en touchant le fond qu'il parviendra à remonter à la surface.

 


A propos du chiffre trois.
Dans le film, le chiffre trois se retrouve à de nombreuses reprises. Sans doute est-ce lié au fait que le Tenkai-Hen Overture devait être la première partie d'une trilogie à l'origine. Voici les différents éléments qui comportent trois occurrences :
- trois anges apparaissent (Tôma, Theseus, Odysseus),
- trois Chevaliers bloquent la route à Seiya à l'entrée du Sanctuaire (Shaina, Jabu, Ichi),
- trois duels ont lieu entre Seiya et Tôma,
- trois fois Seiya souffre du coeur,
- trois interventions de Marin sont à noter,
- trois fois Odysseus renvoie les attaques de Seiya.

 

Les Chevaliers d'Or

Ces êtres de légende, dont on dit souvent que leur force est proche de celle des dieux, sont réduits à l'état de sculptures vivantes pour s'être opposés à Hadès. Lors du règne de Saga ils ont pour la plupart participé à la corruption du Sanctuaire ; c'est au cours de cette période de trouble que sont apparus leurs successeurs, ou même devrait-on dire ceux qui les ont remplacés lorsque les Chevaliers d'Or n'étaient plus dignes de leur position.

 

Les quatre Chevaliers de Bronze

Ils ont dépassé le niveau de simple Chevaliers de Bronze en combattant les dieux aux côtés de Seiya et en héritant du rôle de protecteurs de la part des Chevaliers d'Or. Ils sont là pour permettre à Seiya d'avancer toujours plus loin.
Lors du combat contre Theseus, Shun et Ikki découvrent le sort de ceux dont ils sont les héritiers. Ce combat illustre le fait qu'ils prennent la relève de leurs aînés (le feu appuyant l'image de passage du flambeau), et que les Chevaliers d'Or font définitivement partie du passé.
Quant au combat contre Odysseus, il illustre la manière dont le travail d'équipe s'organise entre les Chevaliers de Bronze : Seiya est celui qui ira toujours jusqu'au bout tandis que ses quatre compagnons feront tout pour le lui permettre. Face à Odysseus, Shiryû et Hyôga se relèveront encore et encore afin que Seiya puisse poursuivre sa route.

 

Seiya

Il a frappé Hadès et a reçu une blessure qui a failli lui être fatale. Il est l'homme qui se rapproche le plus des dieux, tout en restant fondamentalement humain. Son évolution est le fil conducteur du film.

 

Saori/Athéna

Une déesse qui se comporte en humaine, qui se réincarne dans des corps humains et vit parmi les hommes. Elle jouit ainsi des deux natures, représentant en quelques sortes le chaînon manquant entre les dieux et les hommes. C'est pour elle que les chevaliers ont dépassé les limites établies.
Son duel avec Artémis concerne directement l'ambiguïté de cette double nature. Athéna dit à sa soeur de tirer sa flèche, et qu'alors elle comprendra tout. En effet, cette dernière refuse de reconnaître un quelconque mérite aux humains, aussi lorsque Tôma s'interpose, mu par sa propre humanité, Artémis a perdu. D'ailleurs, l'ange n'est sans doute pas mort. Après tout cette flèche ne lui était pas destinée, et ce n'est pas la première fois que son coeur est touché par Artémis.

A noter que si les Olympiens décident de punir Athéna en la livrant à la Fontaine de la Rédemption, ce n'est pas pour avoir tué Hadès mais plutôt pour avoir choisi de défendre l'humanité et de s'être mêlée à elle malgré sa déchéance. Au départ, Zeus avait légué la terre à sa fille afin de gouverner les hommes. Or aujourd'hui elle vit parmi eux et les laisse se gérer eux-mêmes, ce qui, du point de vue de l'Olympe, les entraîne vers la perversion et le péché. Poséidon avait averti Athéna avant d'être vaincu : "Un jour c'est toi, Athéna, qui recevras le châtiment des Dieux de l'Olympe." Et la déesse en avait bien conscience : "Si tu dis que d'avoir soutenu les humains est une faute, je me battrai même si je dois me mettre à dos tous les Dieux de l'Olympe." Une discussion analogue avait eu lieu lors du combat contre Hadès. D'ailleurs, si on tient compte du film Abel, le retour sur terre du frère de la déesse était un message de l'Olympe pour prévenir Athéna qu'elle n'avait plus leur soutien. Aussi lorsque Athéna choisi de sacrifier la vie d'Hadès pour sauver celle des hommes, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase et force Zeus à intervenir.

 

Tôma d'Ikaros

Tôma est bien un homme, mais il a renié sa nature humaine en voulant s'élever au rang des dieux. Ayant échoué, il a dû se soumettre à eux et devenir leur serviteur, puissant certes, mais tout de même serviteur. Cependant il jouit encore de sa propre personnalité, et lorsque Artémis tente de tuer Athéna il s'interpose, non pour sauver la protectrice de la terre, mais pour éviter à sa déesse de commettre un acte qu'il juge être en dessous de sa valeur. En effet, à la suite de sa confrontation avec Seiya il a compris que les sentiments humains n'étaient pas forcément une faiblesse. Il garde l'espoir que les dieux qu'il a toujours voulu égaler sont meilleurs que les hommes qu'il a toujours fuis.
Tôma est un personnage à la fois mystérieux et, on le devine, très important. Son masque, qui ne couvre pas vraiment son visage, sert avant tout à illustrer son côté énigmatique, et lorsqu'il apparaît la première fois à Seiya, cette idée est renforcée par le fait qu'il est à moitié caché par une dune de sable qui semble compléter son loup.

Tôma combattra Seiya à trois reprises. La première fois, le Chevalier de Bronze n'est pas encore prêt, et c'est l'intervention de Marin qui lui sauvera la vie. D'ailleurs, Marin est le personnage central de cette scène puisqu'elle se retrouve entre son élève et son frère. Mais les deux hommes ont également un lien qui les unis, tant l'un semble être le reflet de l'autre. Ce combat illustre parfaitement cette relation triangulaire.
Dans le palais de pierre se livre la revanche entre les deux hommes. Seiya n'est pas encore au sommet de sa force, mais il se défend et rend les coups. Il lui manque encore une motivation pour redevenir le terrasseur de dieux qu'il était, et Tôma va justement la lui offrir en l'envoyant auprès de Saori.
Puis la dernière partie de l'affrontement entre les deux surhommes a lieu : Seiya a retrouvé Athéna qui le libère de sa peur, et Tôma se retrouve également auprès de sa déesse. Les deux guerriers sont à présent au summum de leur volonté. Le combat finira à égalité, ou presque.

 





A propos de la prison de Tôma.
La toute première scène du film nous montre Tôma d'Ikaros perché au sommet d'un ensemble de piliers qui atteignent les nuages, jusqu'à ce que la lune, gigantesque, apparaisse au-dessus de lui. Ce lieu est en fait la prison dans laquelle l'humain qui voulait rivaliser avec les dieux a été enfermé, et l'apparition de la lune symbolise l'arrivée d'Artémis, qui va le libérer afin de l'envoyer en mission contre les Chevaliers d'Athéna.
Dans cette première séquence, Tôma est donc un humain prisonnier des dieux, tandis que par la suite il intervient en tant qu'ange au service d'Artémis. Toutefois au cours du film (juste après ses retrouvailles avec Marin), on le retrouve à nouveau dans cette prison, expliquant à sa déesse qu'il ne comprend pas l'acharnement des humains qui protègent Athéna. Durant ces quelques instants de doute, il perd son statut d'ange en mission et redevient un humain prisonnier, quelque peu séduit par la volonté de ses ennemis, et sa présence en cette geôle céleste symbolise cet état. Seules les paroles d'Artémis lui redonneront la force de continuer.

 

Artémis

La placer avant les anges sur l'échelle humain/divin n'est pas une erreur de ma part. Elle semble être comme les autres dieux, inflexible et sans émotion, mais en présence de Tôma elle laisse paraître une autre facette de sa personnalité. L'humanité du jeune homme la contamine, comme la divinité de celle-ci contamine le jeune homme. C'est en quelques sortes un échange, semblable à celui qui s'opère entre Athéna et Seiya.
"Tu as reçu ma protection. Ne l'oublie pas, tu es l'unique humain que j'ai choisi". Est-ce sa manière de dévoiler ses sentiments sans retirer son masque de déesse ?

 

Les anges

Des personnages sans intérêt à première vue. Il faut dire que le nombre de mots qu'ils prononcent est incroyablement limité. Pourtant leur présence n'est pas fortuite. Ils représentent le stade qui précède celui des dieux. Très loin des habituels méchants qui s'extasient de leur propre puissance du début à la fin de leur combat, Theseus et Odysseus ont une analyse assez réaliste de la situation. Ainsi, le premier ressent la transmission qui s'opère entre les Chevaliers d'Or et leurs successeurs, et le second prend conscience du danger que représente Seiya de par son acharnement sans limites. Il leur manque peut-être juste la capacité de remettre en cause la place des humains face aux dieux.

 


A propos des ailes.
Lorsque les trois serviteurs d'Artémis apparaissent la première fois, on remarque que Theseus et Odysseus sont dotés d'ailes tandis que Tôma en est dénué. Ces attributs ne sauraient être un signe de puissance puisque le représentant d'Ikaros est justement le plus fort des Anges. On peut en déduire que ces ailes sont le symbole de l'appartenance à la race des dieux, Tôma restant, à la différence de ses deux acolytes, un homme au service des Olympiens.
Cependant, si Tôma n'a pas d'ailes de lumière, on peut noter que son armure, à la différence de celles de Theseus et Odysseus, est dotée d'une aile métallique sur l'épaule. Une seule. Est-ce tout ce qu'il lui reste de l'époque où son ancêtre Ikaros s'est brûlé les ailes en voulant atteindre le soleil ? Ou est-ce que Tôma ne mérite pour le moment qu'une seule aile, artificielle de surcroît ?
Si on poursuit le raisonnement, on constate que l'armure endossée par Seiya à la fin du film est couverte de décorations en forme d'ailes. Or, il obtient justement cette protection au moment où il transcende son humanité, mais sans pour autant devenir comme les dieux qu'il combat.

         

 

Apollon

Il est l'un des dieux les plus craints de la mythologie grecque, étant souvent considéré comme le successeur le plus probable à Zeus. Il apparaît ici comme le dieu totalement abouti : là où Poséidon, Hadès et Artémis présentent certains traits humains, lui en est totalement dénué. Il n'est même plus un dieu, il est une abstraction, celle de la limite que les hommes ne doivent pas franchir.
Le combat qui l'oppose à Seiya reste inachevé et pour cause : la confrontation homme/dieu n'a pas de fin. Lequel des deux pourra l'emporter ? La puissance divine, immuable et éternelle, ou le relatif pouvoir de l'homme, entaché de faiblesses et de défauts, mais qui est encore capable d'évoluer, peut-être même au-delà des dieux ?

 

Marin

Elle est le seul personnage à ne pas prendre part aux combats, d'ailleurs elle ne porte même pas son armure. Même lorsqu'elle intervient lors du duel entre Seiya et Tôma, elle le fait sans attaquer réellement, sa seule arme étant son pendentif. Elle semble en dehors de la trame, pourtant elle est l'unique lien entre les deux camps, plus particulièrement entre Seiya et Tôma. On remarque d'ailleurs qu'à la fin, Marin volera au secours de Tôma d'une manière similaire à celle dont elle retrouve Seiya au début dans la forêt.

    

 





A propos des pendentifs.
Ils constituent le seul lien qu'il reste encore entre Marin et Tôma. Au début de l'histoire, la femme chevalier trouve celui de son frère au sol, près de Seiya. Cette découverte apparemment hasardeuse rappelle la scène durant laquelle Seiya retrouvera son armure. L'objet a-t-il été perdu ou délibérément abandonné par Tôma ? Ou peut-être que le moment était venu pour le frère et la soeur de se retrouver.
Ainsi, ces objets apparemment anodins permettent la connexion entre les deux camps. Ils seront peut-être aussi la clé qui aidera Tôma à s'échapper de sa prison.
A noter que le bruit de clochette du pendentif est le premier son que l'on entend dans le film.

 

Après les éléments, les personnages constituent le deuxième aspect sur lequel se concentre le film. On passe donc du décor, de "l'environnement", à ceux qui en occupent l'espace. La même logique est à appliquer pour en arriver à la troisième partie : il s'agira d'une introspection sur l'être humain, et plus particulièrement Seiya.

 

LES ETAPES D'UNE EVOLUTION

Il s'agit de l'aspect le plus important du film : durant toute l'histoire, Seiya franchit une à une les étapes d'une évolution physique et mentale proche de celle décrite par le Bouddhisme, une évolution qui le mènera à mettre en péril la place des dieux.

 

1e étape : Se libérer du confort et de l'attachement social

La première étape que Seiya devra surmonter sera de se remettre debout. Il se trouve en effet dans le confort d'une maison moderne, assis dans un fauteuil roulant, veillé par Saori. Il ne se libérera de cette prison que lorsque sa douleur au coeur s'éveillera. Cela peut sembler paradoxal puisque cette douleur est l'un des obstacles qu'il devra affronter par la suite, mais l'opposition entre le calme actuel de son corps et sa vraie nature est trop forte pour être supportable.
La fin de cette étape sera symbolisée par deux images : celle du fauteuil cassé au milieu des escaliers, et celle du verre brisé sur la terrasse de la maison (une troisième image s'intercale entre ces deux-là, celle d'un ruisseau, prémices de l'importance de l'eau dans la suite de l'histoire). Seiya est parvenu à s'extraire de ces deux prisons, symboles du confort et de l'attachement à la société des hommes. Dès lors il a quitté le monde "normal" (représenté par la maison moderne, qui contraste volontairement avec l'univers de Saint Seiya) pour rejoindre ce monde à part dans lequel vivent les Chevaliers et les Dieux.

    

 

2e étape : Connaître son rôle

Un homme peut avoir une force hors du commun, si aucun but ne le motive, il n'est rien. Ainsi, après s'être levé de son fauteuil Seiya ne sait pas trop vers où il va ni pourquoi. Il lui faut s'investir de son rôle de Chevalier d'Athéna et de défenseur de l'humanité pour répondre à ces questions. Pour ce faire, il doit revêtir le symbole terrestre de ce rôle : son armure. Il passera ainsi du statut du zombi déambulant sans but à celui d'homme dont la destinée est déterminée par son rôle. Et l'important n'est pas l'objet en lui-même (l'armure sera détruite peu après), mais ce qu'il représente : son rôle de défenseur des humains. Ce rôle sera toujours en lui.
Il est également important de noter la façon dont Seiya retrouve son armure. Cette "rencontre", onirique et presque irréelle, n'est pas sans rappeler la Quête du Graal. Seiya a tout de Perceval découvrant le Saint Graal : il ne se retrouve pas face à elle car il sait qu'elle est là, mais parce qu'il est prêt à la porter de nouveau.

 

3e étape : Briser les apparences

Ca peut sembler paradoxal, mais l'étape suivante consistera à détruire son armure. Après tout, celle-ci n'est qu'un symbole. L'important était de l'obtenir, pas de l'utiliser.
A l'origine, les armures permettent de compenser le fait que, si les manieurs de cosmos sont capables d'augmenter leur puissance de frappe, leurs corps, eux, restent mortels. Cette fonction est devenue de plus en plus secondaire à travers la saga : Shiryû et Seiya retirent leurs protections durant le tournoi, chacun des héros continue le combat même avec des armures détruites lors de la traversée des douze Maisons du Zodiaque, etc. Alors les protections sacrées jouent-elles encore un rôle pour ces personnages ? Le film donne un tout nouvel éclairage.
On remarque en premier lieu que tous les chevaliers ne perdent pas leur armure ici : seuls Seiya, Shiryû et Hyôga voient leurs protections détruites, tandis que Shun et Ikki les conservent. Theseus serait-il moins puissant qu'Odysseus ? En fait, aucun des anges ne brise lui-même les armures des héros, celles-ci sont détruites par leurs propres attaques, renvoyées par le serviteur d'Artémis. Ainsi les protections sacrées, symboles de l'appartenance à l'ordre des chevaliers de l'espoir, ne peuvent être brisées que par leurs propriétaires, comme leur volonté ne peut être détruite que par leurs propres doutes. Ces combats ne visent pas à vaincre des adversaires mais à lutter contre ses propres faiblesses, et une fois que celles-ci sont anéanties, le duel prend fin. L'armure n'est que la matérialisation de cette détermination, qui ne peut être ébranlée que par soi-même. Ainsi lorsque Seiya affronte Odysseus, il reçoit des attaques de l'ange mais son armure n'en subit aucun dommage. En revanche, lorsque l'ennemi lui renvoie ses propres météores, son armure éclate comme du verre. Il découvrira alors que sa vraie force n'est pas dans le palpable (son armure), mais dans l'impalpable (l'amitié), puisque Shiryû et Hyôga vont s'interposer pour lui permettre de continuer sa route.

 

4e étape : Vaincre la peur de la mort

A trois reprises Seiya ressent une douleur au coeur, à l'endroit même où l'épée d'Hadès l'a frappé et laissé pour mort. Cette souffrance est une matérialisation des peurs et des doutes du Chevalier. Le jeune garçon a failli mourir en protégeant Athéna, et à présent il va devoir risquer à nouveau sa vie. A chaque fois qu'il prend conscience de cette réalité, la douleur réapparaît. Bien sûr, tous les chevaliers risquent leurs vies, mais Seiya a fait l'expérience de la mort. Est-il prêt à recommencer ? S'il tente de se persuader que cela ne lui fait pas peur, son corps, lui, réveille cette douleur pour le lui rappeler.
Ainsi, il ressentira cette souffrance à trois reprises : la première fois lorsqu'il est encore dans son fauteuil roulant (c'est d'ailleurs cette sensation qui le réveillera), la deuxième fois au moment de récupérer son armure, et la troisième fois après sa première défaite contre Tôma, juste avant de le rencontrer à nouveau. C'est finalement Athéna qui l'en libérera. Elle fera appelle à toute la dévotion qu'il a pour elle, et en retour le Chevalier acceptera de remettre son destin entre ses mains, d'offrir sa vie sans le moindre signe de crainte, réalisant que la mort ne lui fait plus peur lorsque c'est pour Athéna. Alors elle le tuera en lui plantant son sceptre dans le coeur, combattant la peur de la mort par la mort elle-même, et il ne se réveillera qu'à la proximité d'un baiser, telle la Belle au Bois Dormant réveillée par le Prince Charmant. C'est ainsi l'amour qui le sauvera de la peur. Il sera désormais libre.
D'ailleurs, si Seiya s'est vu libéré de ses peurs lorsque sa déesse lui a perforé le coeur, on peut se demander ce qu'il adviendra de Tôma à la suite du film, puisqu'il se retrouve dans la même situation, la flèche de sa propre déesse fichée dans le coeur. Cette blessure le libérera-t-il de sa prison intérieure ?

 

5e étape : Transcender l'humanité

Seiya s'est donc affranchi de toutes ses faiblesses pour revenir au sommet de sa force, mais il se retrouve déjà bloqué par une autre limite : celle de son humanité. Il aura beau devenir de plus en plus fort, il ne sera jamais un dieu. Cependant lorsque Apollon s'apprête à l'annihiler, Seiya découvre une autre voie : il réplique à l'immortalité des dieux la capacité des Chevaliers à fusionner leur cosmos avec l'univers, acquérant ainsi leur propre immortalité. Dès lors l'annihilation initialisée par le dieu détruit le reste de l'armure du Chevalier ainsi que ses vêtements, et même sa peau commence à se détacher, mais son corps résiste : il a atteint l'Illumination. Une lumière blanche et aveuglante a inondé les lieux au moment où il aurait dû disparaître, puis soutenu par Athéna, Seiya s'élance pour une ultime attaque. Une armure, matérialisation de cette évolution, va apparaître quelques secondes, juste le temps pour lui d'atteindre Apollon et de montrer aux dieux qu'il n'y a aucune frontière infranchissable entre eux et les hommes.

    

Par ailleurs, ce passage rappelle une scène biblique bien connue : après avoir goûté au fruit défendu de l'arbre de la connaissance, Eve et Adam prennent conscience qu'ils sont nus, et lorsque Dieu se manifeste ils se cachent à Son regard, honteux de leur nudité. Dieu comprend alors qu'ils ont mangé la pomme, et en guise de punition Il les chasse du Jardin d'Eden. Ici, Apollon, le dieu, fait face à Saori et Seiya, les "humains" qui refusent le jugement divin. La colère du dieu, tout en retenue, déclenchera une punition à l'image du péché : la perte de la connaissance (l'amnésie).

 


A propos de la fin.
Cette fin, soudaine et déconcertante, est difficile à comprendre sans explications annexes. Le combat entre Seiya et Apollon est brutalement interrompu par une séquence où l'on voit le jeune homme et Saori, tous deux vêtus en civils, qui se retrouvent dans la maison du début du film sans se reconnaître, comme si leur mémoire avait été effacée.
Après le générique de fin, le film reprend au combat opposant Seiya à Apollon, et on y voit le Chevalier revêtir une armure inédite grâce à laquelle il blesse légèrement le dieu à la joue.
Les indications délivrées par la production en dehors du film donnent une explication à cette scène : comprenant que la force de Seiya et des autres Chevaliers de Bronze est capable de s'intensifier à l'infini tant qu'ils se battent pour Athéna, Apollon décide de supprimer le lien qui unit ces combattants à leur déesse : il leur efface la mémoire. Ainsi, leur puissance est toujours là, mais il n'y a plus de cause pour la stimuler.

    

    

 

Difficile de livrer une conclusion à l'évolution que suit Seiya : a-t-elle été endiguée par l'action d'Apollon ? Les dieux sont-ils plus forts que les hommes ayant atteint l'illumination ? Ce n'est pas sûr, car Apollon a été incapable de tuer le Chevalier, tout juste a-t-il pu le rendre inoffensif. Seiya est toujours en vie, tout est encore possible.

 

Pour conclure cette étude, il faut bien reconnaître que le film Tenkai-Hen Overture a des raisons de décevoir (manque de rythme, héros secondaires sous exploités, goût d'inachevé), mais c'est un indéniable exercice artistique et intellectuel, offrant des réflexions particulièrement pertinentes sur l'univers de Saint Seiya.

 

Etude réalisée par Vincent, sans pseudo.

le Scribe du Sanctuaire